Je voudrais parler de quelque chose que tout le monde connaît, mais qui, semble-t-il, personne n'a l'audace de dire. C'est que le temps pour s’indigner est terminé. Ceux qui s'indignent commencent déjà à nous ennuyer. De plus en plus, ils nous paraissent comme les derniers gardiens d'un système pourri, un système sans dignité, durabilité ou crédibilité. Nous n'avons plus à nous indigner, nous avons à nous révolter.
Soulevons-nous. Dans le dictionnaire, le mot « insurrection » est décrit de différentes façons. Mais je m'en tiens à l'étymologie. Pour moi, le mot insurrection signifie se soulever, cela signifie que nous prenons notre dignité en tant qu'êtres humains, en tant que travailleurs, en tant que citoyens, de manière intransigeante. Mais cela signifie aussi quelque chose d'autre. Cela signifie de déployer tout le pouvoir du corps et de la connaissance collective, de la société, du net, de l'intelligence. Pour dérouler entièrement ce que nous sommes, d'une manière collective. Voici le point. Ceux qui disent que l'insurrection est une utopie sont parfois cyniques, parfois simplement idiots. Ceux qui disent qu’il n'est pas possible de se révolter, ne tiennent pas compte du fait que, pour nous, presque tout est possible. Seulement, ce « presque tout » est subjugué par l'obsession misérable du profit et de l'accumulation. L'obsession du profit et de l'accumulation a conduit notre pays et tous les pays européens à la veille d'une catastrophe terrible, dans laquelle nous sommes maintenant en train de couler, et nous devons réaliser que nous y sommes déjà assez largement dedans. C'est la catastrophe de la barbarie et de l'ignorance.
En Italie, la réforme du gouvernement Berlusconi et de ses entremetteurs a déjà coupé 8 milliards d’euros à l'école, à l'université et au système éducatif, et bientôt il ira encore plus loin. Tout le monde sait ce qu’en seront les conséquences, et pas seulement à Brera, qui est toujours un lieu privilégié au sein du système éducatif Italien. J'ai aussi enseigné dans trois ou quatre autres écoles dans ce pays, et je sais ce que sont, par exemple, les conséquences de la réforme de l’entremetteuse ministre Gelmini dans une école du soir pour adultes à Bologne. La réforme Gelmini signifie que le budget disponible pour cette école a été réduit à un tiers de ce qu’il était il y a trois ans. Face à ce processus de dévastation et de barbarisation produit par cette réforme, nous ne pouvons pas continuer à nous plaindre. Nous devons dire : tout d'abord, vous devez tous ficher le camp, ensuite nous nous en occuperons nous-mêmes. Ils doivent tous partir, tout comme les citoyens de Tunis et les citoyens du Caire l’on dit. Je ne sais pas comment se termineront les révolutions et les insurrections dans les pays arabes. Beaucoup dépend de nous, je crois : si l'Europe sera en mesure d'ouvrir une perspective laïque et innovante. Je ne sais pas comment ça se terminera, mais je sais qu'ils se sont révoltés et ils ont gagné. Qu'ont-ils fait? Ils ont dit: nous ne quitterons pas cet endroit. Nous ne quitterons pas cette place, nous ne quitterons pas cette station, nous ne quitterons pas ce parlement. Nous ne partirons pas jusqu'à ce que le tyran et ses entremetteurs s’en aillent. C'est ce que nous avons à dire, ce que nous avons à faire. À la fin du printemps 2011, c'est ce qui doit arriver en Italie. Nous allons occuper les gares centrales à Milan, à Bologne et nous allons les maintenir jusqu'à ce que le tyran et ses entremetteurs s’en aillent.
Mais le tyran et ses entremetteurs ne sont pas le vrai problème. Le vrai problème est une obsession, incarnée dans le pouvoir financier, dans le pouvoir des banques et dans l'idée que la vie de société, le plaisir, le bien-être et la culture de la société ne valent rien. Les seules choses dignes de comptabilité sont les livres, les bénéfices d'une classe d'exploiteurs et de minuscules assassins. De notre point de vue, à l'heure actuelle, ces deux problèmes, celui du tyran et de ses entremetteurs et de celui de la dictature financière européenne sont un seul problème. Mais nous devons comprendre qu'il serait inutile de se débarrasser du tyran et de ses entremetteurs, si leurs places étaient prises par leurs exécuteurs, par des gens comme D'Alema ou Fini, qui sont tout aussi responsables. La destruction de l'école Italienne n'a pas commencé avec le tyran et ses entremetteurs. D'après ce que je sais, ça a commencé avec la loi Rivola, dont peu de gens ont mémoire. Il s'agissait d'une loi promulguée en 1995 par la région Emilie-Romagne, la première loi qui donnait aux écoles privées le droit de recevoir un financement public. Autrement dit, cette loi a ouvert la porte à la destruction de l'école publique et à la sanctification des universités privées comme Cepu.
Donc, il y a un problème immédiat : occuper le pays, les places et les stations jusqu'à ce que le tyran et ses entremetteurs s’en iront. Mais en même temps, nous devons être conscients que le pouvoir, le vrai pouvoir, n'est plus à Rome. Le ministre de l'Economie, Tremonti, l’a bien dit. Dans un entretien paru dans La Repubblica le 30 Septembre 2011, Tremonti a répondu à un journaliste stupide, qui tentait de le critiquer et qui à la fin est tombé dans son propre piège, en disant : « Pourquoi êtes-vous tellement en colère contre le gouvernement Berlusconi ? Écoutez, nous ne décidons de rien. Les décisions sont prises à Bruxelles » Eh bien, cela, nous ne le savons pas très bien. Qui devrait nous le dire? La Repubblica, peut-être? Depuis le 1er Janvier 2011, les décisions économiques, sociales et financières sur les pays individuels, tels que l'Italie, la France, le Portugal ou la Grèce ne sont plus prises par les parlements nationaux. Elles sont prises par un comité financier, officiellement constitué au niveau européen. Telle est la règle et l'application de la féroce néolibérale, principe monétariste, selon laquelle les seules choses dignes sont les profits des banques et rien d'autre. C’est au nom de la croissance, de l'accumulation et du profit au niveau européen, que vous êtes obligés de vivre une vie de merde. Et votre vie sera de plus en plus une vie de merde, si vous ne vous révoltez pas, aujourd'hui, demain, tout de suite ! Parce que chaque jour qui passe votre vie devient inévitablement, de plus en plus, une vie de merde.
Ils disent: l'insurrection est un mot dangereux. Je le répète: les armes ne sont pas implicites au mot insurrection, parce que les armes ne sont pas notre affaire, pour un certain nombre de raisons. Tout d'abord, parce que nous ne savons pas où elles sont conservées, ensuite parce que nous savons que quelqu'un les possède, en troisième lieu parce que nous savons qu'il y a des armées de métier prêtes à tuer, comme elles ont tué à Gênes en 2001 et lors de nombreuses autres occasions. Donc, ce n'est pas le genre de confrontation que nous recherchons. Nous savons que nos armes sont celles de l'intelligence et de la critique, mais aussi l'arme de la technologie. Par exemple, nous avons appris leçon de Wikileaks, et nous savons qu’il ne s’agit pas seulement là d’une leçon sur le sabotage et sur l'information, c'est aussi une leçon sur le pouvoir infini de l'intelligence en réseau. C'est là que nous allons redémarrer. Nous savons comment le faire, comment entrer dans vos circuits, la façon de les saboter, mais nous savons aussi comment ces circuits - qui ne sont pas les vôtres, ils sont à nous - peuvent être utiles pour notre richesse, pour notre plaisir, pour notre bien-être, pour notre culture. Voici quelle pourrait être l'utilité de ces circuits que l'intelligence collective a produits et que le capitalisme a pris, privatisé, appauvri, les utilisant contre nous. Tel est le sens de l'insurrection : nous approprier de ce qui est à nous, faire une action nécessaire à la reconnaissance du corps collectif, qui a trop longtemps été paralysé devant un écran et a besoin de se retrouver dans une place Tahrir.
Un journaliste américain, Roger Cohen, a écrit dans un article intelligent: « Je vous remercie, M. Moubarak, en raison de votre résistance, car celle-ci a permis aux égyptiens, qui ne s’étaient pas parlés les uns avec les autres pendant des années, de rester dans cette place pendant des semaines et des semaines. » Comme dans les guerres, dans les révolutions il y a des moments d'ennui, et pendant ces moments qu’est-ce qu’on fait ? On se parle les uns les autres, on se touche, on fait l'amour. Découvrir le corps collectif, qui a été paralysé pendant trop longtemps. Nous dirons « Merci Berlusconi, après des semaines passées à combattre dans les rues d’Italie. » Ensuite, au moment où le corps collectif se réveillera, le processus d'auto-organisation de l'esprit collectif commencera. C'est l'insurrection, ce à quoi je vous appelle. C'est l'insurrection qui pourrait même commencer à partir de l'Académie de Brera, un jour de Mars 2011. Parce que le problème est que tout le monde sais déjà ce que je viens de dire. Peut-être qu'on ne le dit pas dans tous ces détails, mais on le sait. La seule chose qui est nécessaire c'est de dire : c’est possible. Des millions d'entre nous pensent de cette façon. Donc, la prochaine fois que 300.000 d'entre nous prendront les rues, ne rentrons pas à la maison à la fin de la journée. Allons dans les rues avec nos sacs de couchage, sachant que cette nuit-là nous ne dormirons pas dans nos lits. C’est un premier pas, c'est un pas que nous devons faire. C’est facile ! Puis, le reste est compliqué...
J'ai presque terminé mon cours. Je veux juste revenir ici. Cette initiative qu’est la mienne est née dans la situation que vous connaissez tous. Les étudiants, enseignants, techniciens, travailleurs précaires à l'Académie de Brera, comme ceux de toute autre école ou université en Italie ou à l'étranger, savent tous très bien ce qui se passe. Ils savent que, au-delà d'une danse complexe faite de « Je vais vous la donner / non je ne vais pas vous la donner / peut-être je vais vous la donner / mais pas demain… » , au-delà de l'écran de fumée de baroquismes incompréhensibles, le problème est qu'il n’y a plus d'argent. Comment est-ce possible ? Qu'est-il arrivé ? Comment se fait-il que tout cet argent a disparu ? Brera avait plein d’argent. Il n’y en a plus. On pourrait dire : mais l'Europe est riche, comment se fait-il que tout d'un coup il n'y a pas d'argent ? L'Europe est riche, avec ses millions de techniciens, poètes, médecins, inventeurs, ouvriers spécialisés, ingénieurs nucléaires ... Comment se fait-il qu’elle est devenue si pauvre? Qu'est-il arrivé? Quelque chose de très simple s'est passé. Toute la richesse que nous avons produite a été versée dans les coffres d'une infime minorité d'exploiteurs. C'est ce qui s'est passé! L'ensemble du mécanisme de la crise financière européenne a été finalisé vers le mouvement le plus extraordinaire de richesses que l'histoire a connu, de la société envers la classe financière, vers le capitalisme financier. C'est ce qui s'est passé ! Alors, ce qui se passe actuellement à Brera est juste un petit morceau, un aspect minime de l'immense mouvement de richesse, notre richesse, la richesse de l'intelligence collective, qui est maintenant comptabilisée à l'intérieur des coffres des banques.
Eh bien, accordons une certaine attention aux banques. Et je vous communique qu'à partir de ce moment, en tant que professeur à Brera, je tiendrai mes cours à l'intérieur d'une banque. Mon prochain cours aura lieu le 25 Mars juste là, à l'intérieur du bâtiment du Crédit Agricole. Il aura lieu là-bas. Derrière cette statue, dont nous pouvons maintenant voir le cul, de l'autre côté de la place il y a une banque où je demande de tenir ma prochaine conférence, le 25 Mars, à 11h30. Je ne fais pas ça parce que je suis un individualiste dérangé. Eh bien, je suis aussi un individualiste dérangé ... Mais la raison pour laquelle j'ai pris cette décision c'est qu'en Europe, s’est constitué le Knowledge Liberation Front, Front de Libération de la Connaissance. Peut-être que ces jeunes auraient pu être un peu moins rhétoriques ... Le Knowledge Liberation Front a appelé à des teach-in dans 40 villes européennes, le 25 Mars. Tout d'abord à Londres, parce que, comme vous le savez, après de nombreuses années, le 26 Mars, il y aura une grève générale au Royaume-Uni C'est parce que le Royaume-Uni est maintenant sous une tempête exceptionnellement violente de violence financière, et donc le 26 Mars, le peuple va frapper et prendra les rues. La veille, le Knowledge Liberation Front effectuera 40 teach-in dans 40 villes européennes. A Londres, mais aussi à Paris, Bruxelles, Berlin, Prague, Barcelone, Madrid, Bologne, Milan et beaucoup d'autres villes. Nous allons faire quelque chose de très simple: nous allons mettre notre veste du dimanche, nous irons dans les bureaux d'une banque, nous nous assoirons au sol, nous prendrons une banane, un cappuccino et un sandwich, tout comme le font les gens civilisés, et nous allons parler de biologie moléculaire, de Goethe, nous allons lire Faust, nous allons lire des poèmes de Rainer Maria Rilke, quelqu'un va parler de la poétique de Kandinsky et quelqu'un d'autre de physique nucléaire. C'est ce que nous ferons le 25 Mars, dans 40 villes européennes. Parce que le temps est venu pour que la société européenne devienne, de nouveau, ce qu'elle aura été dans plusieurs moments de son histoire: purement et simplement une société civile. Je vous remercie.
Video: Sabina Grasso
Translation: Francesca Martinez Tagliavia




